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Retraites : certains territoires vont souffrir plus que d’autres

29/01/2020 | par Philippe Nikonoff | Actualités

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À Guéret et Courbevoie, on ne souffrira pas de la même façon. Il faut dire que les caractéristiques de ces territoires sont révélatrices des inégalités françaises. Contre lesquelles la réforme ne prévoit en rien, au contraire, de lutter.

La géographie sociale et économique montre que les territoires eux-mêmes sont très inégalitaires : certains concentrent les emplois qualifiés et les diplômés, connaissent de faibles taux de chômage et de précarité alors que d’autres concentrent les emplois moins qualifiés, les taux de chômage et de précarité élevés. On parle ainsi de polarisation des emplois, laquelle « entraîne à long terme la division sociale, avec une masse de travailleurs pauvres, de travailleurs aisés et, entre les deux, un nombre limité de travailleurs faisant le lien sur le plan économique et social » (1).

 

Cette polarisation est aussi spatiale avec des cadres localisés dans un lieu et des travailleurs dans un autre

 

Or, cette polarisation est aussi spatiale avec des cadres localisés dans un lieu et des travailleurs dans un autre (2), ce qui peut « avoir des effets persistants sur l’emploi, au moins au niveau régional » (3). Il n’est donc pas incohérent de se demander comment ces territoires si différents vivront la retraite dans le futur.

 

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Deux France

Le tableau ci-dessus compare la commune de Courbevoie (92, soit un des principaux pôles économiques d’Europe) et la communauté d’agglomération du Grand Guéret, située dans un espace économique périphérique. Ces deux territoires ont été choisis car tout les oppose, socialement et démographiquement :
- le pourcentage de retraités est deux fois plus élevé à Guéret et les résidents y sont nettement plus souvent employés et ouvriers (29,8 contre 16,4 % à Courbevoie) que cadres ou professions intellectuelles supérieures (7,1 % contre 36,4 %, soit 5 fois plus à Courbevoie !) ;
- le pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur est presque trois fois plus élevé à Courbevoie (60,2 % contre 23 %) et le salaire net horaire moyen des plus de 50 ans est deux fois plus élevé (26,50 e contre 13,80 e) ;
- le taux de chômage est plus important à Guéret (12,8 % contre 8,9 %) de même que la précarité (27,5 % contre 18,1 %) ;
- moins de 50 % des foyers sont imposés à Guéret contre 75 % à Courbevoie et la médiane du revenu disponible y est presque moitié plus faible (20 285 euros contre 29 389 euros).

 

La polarisation sociale se retrouve particulièrement dans la structure du revenu disponible

 

Ces deux territoires sont donc socialement très différents : l’un concentre des cadres et SCP supérieures alors que l’autre est socialement beaucoup plus modeste. Cette polarisation sociale se retrouve particulièrement dans la structure du revenu disponible puisque les pensions et retraites représentent 37,2 % du revenu disponible à Guéret contre 17,1 % à Courbevoie, ce qui s’explique par une pyramide des âges différente. La différence est toutefois importante entre les deux territoires de ce point de vue car les ménages arrivant à la retraite à Courbevoie ont souvent la possibilité de quitter la commune pour s’installer au soleil, ce qui est moins le cas à Guéret.

 

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Des transferts sociaux en berne

Autre différence importante, les prestations sociales sont deux fois et demie plus importantes à Guéret qu’à Courbevoie (5,8 % contre 2,3 %). Or, celles-ci sont amenées à baisser, avec la nouvelle réforme des APL et la baisse des indemnités chômage notamment. Au total, les transferts sociaux (retraites + indemnités chômage + prestations sociales) représentent 45,4 % du revenu disponible à Guéret contre 22,1 % à Courbevoie, soit deux fois moins. Les transferts sociaux jouent donc un rôle « d’équilibreur social » beaucoup plus important à Guéret qu’à Courbevoie.

 

Les transferts sociaux jouent donc un rôle « d’équilibreur social » beaucoup plus important à Guéret qu’à Courbevoie

 

Dans un territoire enclavé qui peine à attirer des entreprises et des emplois, la baisse prévisible des transferts sociaux comme le déclin du service public ne peuvent qu’aggraver les difficultés. En l’espèce, une réforme des retraites qui impacte davantage les CSP les plus modestes ne peut qu’aggraver la fracture territoriale. La question se pose de façon encore plus aiguë pour les femmes comme nous l’avons vu, et cela peut être illustré en étudiant plus particulièrement leur « assignation prévisible à lotissement ».

 

Note

(01)Cf. Cepremap, p 19. - Retourner au texte

(02)Cf. Cepremap, p 50. - Retourner au texte

(03)Idem p 69. - Retourner au texte

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