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« Lutter contre le réchauffement climatique permet de créer des territoires agréables à vivre »

20/01/2020 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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On peut lutter pour le paysage. Bertrand Folléa, qui est à la fois urbaniste et paysagiste, explique comment le paysage peut, et doit, devenir un enjeu aussi bien politique que climatique. Ou comment la lutte contre le réchauffement climatique est une belle occasion de réinventer un nouveau lien au paysage.

Bertrand Folléa est l’un des deux créateurs de l’agence de paysagistes-urbanistes Folléa-Gautier, créée en 1991. Il vient de publier aux éditions Parenthèses, « L’archipel des métamorphoses, la transition par le paysage ». Il a reçu en 2016 le Grand prix national du paysage pour son traitement des lisières urbaines à La Réunion.

 

Vous êtes paysagiste-concepteur au sein de votre agence, mais aussi paysagiste-conseil de l’État en poste à la Direction départementale des territoires (DDT) en Haute-Savoie, membre du collectif des paysages de l’après-pétrole… Comment reliez-vous ces diverses activités ?

J’exerce ce métier depuis trente ans. L’affirmation de la qualité des espaces dans lesquels nous vivons procède d’un travail de militant. C’est d’ailleurs la raison qui m’a poussé à écrire mon dernier livre. Quand on parle de paysage aux élus ou aux décideurs, ils ne savent pas très bien de quoi il retourne. C’est dommage parce que cette notion devrait être au cœur des opérations d’aménagement du territoire.

 

Aidez-nous donc à mieux comprendre… Qu’est-ce qu’un paysage et en quoi une approche paysagère d’une problématique liée à l’aménagement du territoire peut-elle être plus pertinente ?

La notion de paysage est facile à entendre : c’est ce que nous avons sous nos yeux… Le paysage est urbain, naturel, rural, industriel, etc.

 

Le paysage est dans une double relation : la dimension matérielle avec la géologie, les sols, la végétation, etc. ; la dimension immatérielle, qui appartient à sa relation avec les habitants

 

Il est plus difficile à faire admettre que le paysage doit être placé au cœur des politiques d’aménagement. Le paysage est dans une double relation : la dimension matérielle avec la géologie, les sols, la végétation, etc. ; la dimension immatérielle, qui appartient à sa relation avec les habitants. Cette double relation est essentielle. L’agriculteur pense à son champ, le conseil départemental trace ses routes, les logements se construisent sous l’impulsion des collectivités ou des promoteurs, etc. Mais personne ne cherche à dégager l’harmonie de l’ensemble.

Or, à la marge de toutes les interventions d’aménagement, le paysage est vraiment en capacité de faire le lien. Pour dépasser les logiques sectorielles qui ne produisent pas de qualité, il faut le placer explicitement au centre de notre attention, comme projet commun.

 

C’est ce que vous appelez votre travail de militant…

Le paysage est à la marge. Il arrive que la marge soit mise au centre, mais c’est rare. L’ignorance et la méconnaissance dominent dans cette perception du paysage. Il y a trois manières de regarder l’intervention du paysagiste-urbaniste. La première consiste à croire que le paysage se construit fortuitement ; donc, on n’y pense pas. La deuxième relève d’un positionnement réactif ; on ne touche pas au paysage. La troisième consiste enfin à faire la confusion entre paysage et paysagement.

 

La science paysagère, comme marge à ramener au centre, doit être intégrée très en amont des projets pour être efficace

 

Or, la science paysagère, comme marge à ramener au centre, doit être intégrée très en amont des projets pour être efficace. Aujourd’hui, au mieux, dans les documents d’urbanisme, on ne consacre qu’un paragraphe au paysage.

 

En quoi cette science paysagère, prise en compte sérieusement telle que vous le souhaiteriez, rendrait-elle nos territoires plus beaux ?

Tous les thèmes autour de l’aménagement tournent autour du paysage. Il est au cœur du développement durable, au centre du développement économique, de l’environnement et du social. L’économie parce qu’elle ne peut décoller sans un territoire attractif, où le cadre de vie est primordial. La dimension sociale parce que le paysage favorise le bien-être.

 

L’objectif d’une neutralité carbone à 2050 implique que nos paysages et nos modes de vie évoluent concomitamment

 

Et l’environnement, pour des raisons évidentes. Dans sa quête du bien commun, le paysage est au cœur du dispositif. Avec la transition écologique dans laquelle nous sommes embarqués, nous ne pouvons pas louper ce rendez-vous. L’objectif d’une neutralité carbone à 2050 implique que nos paysages et nos modes de vie évoluent concomitamment. À nous de nous projeter dans un paysage désiré, je suis convaincu que l’opinion publique est prête à se mobiliser pour relever ce défi.

 

Les élus lancent de plus en plus d’opérations de plantation d’arbres, notamment en milieu urbain… Est-ce un bon point de départ ?

On peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. À moitié vide parce qu’il ne s’agit que d’une réponse qui ne doit pas faire oublier l’importance de faire plus de place aux énergies renouvelables. À moitié plein parce que le climat de Lyon en 2050 sera celui de Madrid aujourd’hui et qu’à partir d’un arbre, planté en pleine terre, on peut lutter efficacement contre le réchauffement climatique.

 

Paradoxalement, le message des scientifiques n’est-il pas anxiogène, au point de provoquer plus de résignation que de mobilisation ?

Le message d’alerte est passé, il faut maintenir agir, c’est ce que je ne cesse de répéter à mes étudiants. L’Homme a démontré sa capacité d’adaptation. Nous devons créer des territoires plus agréables à vivre, nous savons comment faire. L’après-pétrole est déjà là. Le pétrole a créé l’étalement urbain, la pollution automobile, etc. Il faut aujourd’hui passer à autre chose et, bonne nouvelle, nous savons que c’est possible.

 

Le Grand Lyon va planter 300 000 arbres d’ici 2030
À travers le Plan Canopée (2017-2030), intégré dans le Plan Climat, la métropole de Lyon s’est fixé un objectif : rafraîchir la ville en atteignant 30 % d’arborisation de sa surface, notamment dans les zones les plus urbaines. Une démarche qui veut impliquer de nombreux acteurs : citoyens, entreprises et acteurs publics. Une mobilisation collective nécessaire quand on sait que 20 % seulement du territoire métropolitain appartient à l’espace public.

La plantation est efficace
Pour Pascal Goubier, directeur adjoint du patrimoine végétal au Grand Lyon, « la plantation des arbres est la réponse la plus évidente pour rafraîchir la ville.
Non seulement parce qu’elle permet de créer de l’ombre mais aussi parce que les feuilles d’arbre renvoient les rayons de soleil dans l’atmosphère. C’est ce que l’on appelle l’évapotranspiration. Nos populations vont de plus en plus souffrir de la chaleur. Or, entre les secteurs urbains et plus naturels, nous mesurons des écarts de 2 à 4 degrés. Ce même écart peut atteindre 10 degrés lors de pics caniculaires importants ! La plantation des arbres a bel et bien montré son efficacité ».

27 % de canopée
Les secteurs à boiser sont choisis à partir de modélisation précise. « Nous partons de photos aériennes réalisées en 2015 pour recenser les espaces arborés sur la métropole. Un espace est dit arboré quand on y compte des arbres d’au moins deux mètres de haut. En 2015, 27 % de la surface totale présentaient les caractéristiques de la canopée (Ndlr, étage supérieur de la forêt, strate de la frondaison), ce qui n’est pas si mal puisque ce chiffre est identique à celui des grandes villes américaines. Mais ces dernières, comme au Canada voisin d’ailleurs, sont déjà engagées sur un objectif de 30 à 40 % pour les prochaines années. Cependant, ce chiffre masque des disparités territoriales. À l’ouest, le territoire est historiquement plus boisé et protégé, l’objectif est donc de protéger les arbres et d’assurer leur renouvellement.
À l’est, on compte des villes plus récentes et les arbres y sont moins nombreux. Autre élément à prendre en compte et pas des moindres : sur notre territoire, la forêt urbaine est majoritairement présente sur du domaine privé, des entreprises aux particuliers en passant par les copropriétés, 20 % seulement relèvent de l’espace public. Il est donc nécessaire d’embarquer tout le monde dans cet effort ».

Anticiper
Pour être efficace, cette politique doit s’inscrire sur le long terme. « En effet, les 60 000 arbres plantés par la métropole ces vingt-cinq dernières années offrent seulement aujourd’hui une véritable efficacité climatique. À eux seuls, ils contribueront à doubler la surface ombragée d’ici 2030. Nous devons donc être dans l’anticipation et le Plan Canopée proposé aujourd’hui fera sentir ses effets entre 2050 et 2100, lorsque le réchauffement climatique sera plus intense encore. Autre point important : le Plan Canopée s’imbrique au projet de ville perméable, porté aussi par la métropole, et qui vise à relier la gestion de l’eau pluviale à celle des arbres pour donner plus d’effet encore au rafraîchissement végétal ».
300 000 arbres viendront s’ajouter aux 3 millions présents sur le territoire de l’agglo d’ici 2030 pour atteindre 30 % de surface de forêt urbaine.
« Cela nous permettra d’approcher les objectifs de résilience du territoire. Si nous restons en deçà, l’effet sur le climat ne sera pas suffisant.
Nous devons impliquer tout le monde. Nous avons lancé en 2010 la charte de l’arbre pour sensibiliser la population et les entreprises et faire adhérer un maximum de monde à cet objectif ambitieux. Dans cette charte, nous donnons des conseils gratuits, comme les bonnes espèces à planter, par exemple. De cette mobilisation collective dépend la réussite du Plan Canopée », conclut Pascal Goubier.

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