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Béatrice Giblin : « Est-on si malheureux qu’on le dit en France ? »

06/01/2020 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Directrice de la revue Hérodote, la géographe Béatrice Giblin a l’habitude de secouer les consensus mielleux. Elle livre sa vérité sur la crise sociale que traverse le pays et aimerait bien réécrire l’article qu’elle avait rédigé il y a quelques années, titré « Les enfants gâtés de la République ».

Dans « Le paradoxe français », publié en 2017, vous mettez en évidence la contradiction entre la fierté nationale et la peur du déclin, la conviction d’appartenir à une grande nation et la peur du lendemain. Gilets jaunes, grève dure autour de la réforme des retraites… Cette colère qui monte s’inscrit-elle dans le constat que vous avez établi il y a deux ans ?

Un des paradoxes que je perçois dans les colères sociales de ces deux dernières années et sur lesquelles je n’aurais pas fait l’impasse, c’est le fait que nombre de Français trouvent qu’ils payent trop d’impôts alors qu’ils demandent beaucoup à l’État et ignorent le coût des services publics. Si l’on veut des hôpitaux et des écoles de qualité, il faut en payer le prix. Les Français focalisent beaucoup sur le symbole de la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes mais le maintien de cet impôt n’aurait pas changé grand-chose. En revanche, sa suppression, compte tenu de son symbole, a donné au président de la République l’image d’être le président des riches. La France est championne du monde des prélèvements sociaux mais les résultats sont là, notamment en termes de qualité de soins. Il peut certes y avoir des difficultés aux urgences mais quand on y arrive gravement atteint, on y est pris en charge rapidement. Les besoins médicaux évoluent, les techniques progressent.

 

La France est championne du monde des prélèvements sociaux mais les résultats sont là, notamment en termes de qualité de soins

 

Il y a quelques années, pour une intervention cardiaque, on y passait trois semaines. Aujourd’hui, c’est trois jours. Aussi la répartition des soignants doit-elle être adaptée à ces évolutions. On manque de personnel en gériatrie mais ces services attirent peu car peut-être perçus comme moins intéressants. L’État doit organiser la carte des soins en fonction des spécificités locales.

Est-il normal que, dans le bassin minier du Nord, on ferme des services de pneumologie alors que la silicose a frappé des générations entières et que cette pathologie est encore présente sur le territoire ?

 

Vous insistez souvent sur le climat anxiogène qui règne dans le pays. Comment y remédier ?

C’est en effet un autre paradoxe. On compte dans ce pays 13 millions de bénévoles, qui croient donc aux vertus de la solidarité. Notre système de retraite ? Il est jugé comme l’un des meilleurs au monde. Néanmoins, il doit être réformé, pour corriger de nombreuses inégalités, en particulier envers les femmes, les agriculteurs, les carrières hachées. Mais c’est une réforme très difficile à conduire et dans le climat anxiogène qu’elle suscite, le gouvernement a sa part de responsabilité, avec un calendrier trop rapide et une incertitude sur le montant des retraites.

 

Notre système de retraite doit être réformé, pour corriger de nombreuses inégalités, en particulier envers les femmes, les agriculteurs, les carrières hachées

 

En Suède, tous les partenaires se sont mis autour d’une table et ont négocié pendant dix ans pour aboutir à un compromis. Mais en France, l’affrontement l’emporte sur le compromis. Par ailleurs, beaucoup de Français pensent qu’être en retraite est l’aboutissement heureux d’une vie. Or, il arrive qu’on s’y ennuie et que l’on découvre que l’activité professionnelle avait de bons côtés.

 

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Le discours que vous tenez est rarement entendu. Pourquoi ?

Je crois qu’il faut mettre un peu de raison dans tout ce que l’on entend, c’est pour ça que j’accepte d’aller sur les plateaux télé des chaînes continues où tournent en boucle les mêmes informations. J’avais écrit il y a quelques années un article que j’avais intitulé « Les enfants gâtés de la République ». Je pense que je pourrais le réécrire aujourd’hui en l’enrichissant des variantes de cette actualité sociale. Depuis les années 1980, les revenus des personnes âgées les plus vulnérables se sont améliorés même si on peut toujours faire mieux. De même pour le chômage : les indemnités restent importantes, surtout si on les compare avec celles versées dans les pays voisins. Bien sûr et hélas il y a toujours eu des pauvres. Pour autant le niveau de vie général s’est accru, surtout quand on le compare avec celui des années 1980, le taux de pauvreté en France est l’un des plus bas d’Europe.

 

Au pays de l’égalité, on attend les mêmes services publics que l’on soit dans une zone à 40 habitants au kilomètre carré ou à 400

 

Vous ne trouvez donc pas que la France est confrontée à des tensions sociales ?

Si, bien sûr, mais on peut aussi admettre que les aides sociales sont importantes et que c’est une fort bonne chose. Mais si à Paris, on vit difficilement avec 2.000 euros nets par mois à cause du coût des logements, il n’en va pas de même dans nombre de villes moyennes où le logement est considérablement moins cher, y compris en centre-ville. Celui-ci est d’ailleurs parfois délaissé pour une maison individuelle située à l’extérieur de la ville, ce qui nécessite une, voire deux voitures.

 

Les Français, qui pestent contre leur président jupitérien et la recentralisation, se tournent en permanence vers l’État dès qu’un problème se pose

 

Vous évoquez un pays d’une grande diversité. La décentralisation ne peut-elle pas être la réponse pour adapter les politiques publiques à chaque territoire ?

Tout à fait d’accord avec vous. Mais les Français, qui pestent contre leur président jupitérien et la recentralisation, se tournent en permanence vers l’État dès qu’un problème se pose. En outre, on redoute le risque de l’inégalité de traitement d’un coin du pays à l’autre si on prône des politiques régionales. C’est possible en Allemagne, pays fédéral où les Lander ont une réelle autonomie et où nombre de questions sont gérées à ce niveau. Mais la France est un pays centralisé et très divers. Par exemple, sur le plan démographique, il y a de très grands contrastes de densité de population. Mais au pays de l’égalité on attend les mêmes services publics que l’on soit dans une zone à 40 habitants au km2 ou à 400. Nombre de territoires étant sous peuplés, il est donc très coûteux d’y maintenir des services publics. Heureusement que les étrangers primo-arrivants permettent à certains territoires de conserver une dynamique démographique mais comme ils ne représentent que 7 % de la population, ils ne pèsent guère sur la croissance démographique du pays.

 

Laurent Wauquiez annonçait des « Calais » partout ; or dans la grande majorité des cas, les réfugiés ont été bien accueillis

 

En revanche, étant concentrée sur quelques territoires, ils peuvent être perçus comme trop nombreux. C’est pourquoi une répartition géographique plus équilibrée éviterait les attitudes xénophobes. Regardez ce qui s’est passé avec le démantèlement de la jungle de Calais et la répartition autoritaire des réfugiés sur le territoire national. Laurent Wauquiez annonçait des « Calais » partout ; or dans la grande majorité des cas, ils ont été bien accueillis, après parfois quelques craintes, et des solutions d’intégration ont été trouvées.

 

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La mixité sociale peut donc fonctionner, parfois…

Elle a existé entre 1955 et 1980 dans les grands ensembles construits pour loger une population en forte croissance (le baby-boom et l’arrivée des rapatriés d’Algérie) ; ces immeubles si décriés ont pourtant représenté une amélioration considérable des conditions de logements, appréciée des ouvriers comme des cadres. Des pays étrangers se sont d’ailleurs intéressés à ce type de construction rapide qui permettait de loger avec un confort moderne beaucoup de monde. Par exemple, le projet de Toulouse Le Mirail a été présenté au Japon comme un modèle de ville nouvelle. Cette mixité sociale a pris fin quand les classes moyennes ont pu devenir propriétaires et ont quitté ces grands ensembles. Les bailleurs sociaux y ont alors logé les travailleurs immigrés qui étaient logés dans des bidonvilles dans des conditions effroyables et indignes.

 

Pourquoi les Français sont-ils si pessimistes alors ? Pourquoi ont-ils peur de l’avenir ?

Parce que les choses changent vite et que visiblement on ne réussit pas à accompagner ce changement. Les agriculteurs doivent s’adapter constamment, la désindustrialisation a été d’une rapidité brutale dans certaines régions, il faut s’adapter à de nouveaux métiers.

 

Les femmes françaises travaillent beaucoup plus qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne et surtout elles travaillent en ayant des enfants

 

La société change aussi les femmes. Depuis les années 1970, elles sont plus nombreuses à travailler, ce qui est très positif. Rappelons qu’elles travaillent beaucoup plus qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne et surtout qu’elles travaillent en ayant des enfants. On sent bien que tout change mais on ne sait pas trop où l’on va. Sans oublier le réchauffement climatique, qui est une nouvelle menace. Je serai d’ailleurs curieuse de voir si cette inquiétude va se traduire par un vote écologique au mois de mars prochain, à l’occasion des prochaines municipales.

 

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Est-ce que l’organisation territoriale, déclinée dans les dernières lois d’aménagement (Ndlr, Notre, Maptam, etc.), est en mesure d’inverser cette tendance au pessimisme ?

L’intercommunalité devrait mieux fonctionner et elle devrait plus reposer sur des mécanismes de solidarité territoriale. Ce n’est pas vraiment le cas. Les élus des communes riches ne sont guère enclins à aider financièrement les communes moins favorisées alors que l’intérêt général l’exige le plus souvent. Selon la célèbre formule : « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console », il faudrait que nous nous comparions plus souvent aux autres pays, sans doute serions-nous plus confiants dans le nôtre…

 

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