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ON FREINE OU ON ACCÉLÈRE ?

 

Autoroutes : la Wallonie dit « stop », le Nord de la France dit « encore »

24/12/2019 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

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Dotée de l’un des réseaux routiers les plus denses au monde, la Wallonie veut mettre un coup d’arrêt à cette extension galopante. Une mesure qui n’est pas du goût des élus du Nord de la France.

Le nouveau gouvernement wallon, élu en mai dernier, veut suspendre la construction de six projets d’extension de routes et de nouvelles routes. Fort de ses 14 % des suffrages remportés, les écologistes wallons ont eu leur mot à dire au sein de la majorité arc-en-ciel, rassemblant les partis Écolo, PS et MR (Mouvement Réformateur, libéral). Le parti écologiste a même empoché les deux gros ministères, en prise directe avec le climat et l’environnement.

 

Le gouvernement arc-en-ciel pourra-t-il tenir bon face aux pressions des acteurs locaux et voisins français ?

 

En outre, parallèlement au coup de frein sur les autoroutes, les moyens alloués aux transports en commun vont considérablement augmenter pour aménager des sites propres pour les bus et créer des voies cyclables chrono. « L’idée, c’est de créer un basculement de la mobilité vers la mobilité active » résume Sandra Guily, chargée de communication auprès de Philippe Henry, ministre du Climat, de l’Énergie et de la Mobilité. Cependant le gouvernement arc-en-ciel n’est pas au bout de ses peines. Pourra-t-il tenir bon face aux pressions des acteurs locaux et voisins français ?

 

Levée de boucliers dans le Nord de la France

L’arrêt du projet d’élargissement de la RN54 est en l’occurrence dénoncé par un certain nombre d’élus de part et d’autre de la frontière franco-belge. En effet, le tronçon de onze kilomètres reliant les communes wallonnes de Lobbes et d’Erquelinnes devait compléter le nouvel axe transfrontalier N54 Charleroi-Maubeuge. Le revirement wallon a aussitôt fait réagir Benjamin de Saint-Huile, maire (PS) de Jeumont, et président de l’agglomération Maubeuge Val de Sambre. Ce dernier a écrit à Elio Di Rupo, ministre président de la région wallonne pour lui demander d’organiser une table ronde afin de concerter les différents acteurs impliqués.

 

« La pression des utilisateurs est telle que les Wallons reviendront sur leur décision »

 

Après avoir actionné le levier diplomatique, le président de l’agglomération cherche désormais des alliances en Wallonie pour fédérer une mobilisation transfrontalière pro-RN54. Benjamin de Saint-Huile s’affichait récemment dans les journaux au côté de son voisin, bourgmestre d’Erquelinnes, David Lavaux, pour encourager les habitants à signer une pétition visant à dénoncer le gel de la route nationale.

Le maire (UMP-UDI) de Maubeuge, Arnaud Decagny, et aussi vice-président aux transports du département du Nord, semble chagriné mais relativement serein : « c’est inévitable, les Wallons reviendront sur leur décision, parie-t-il. La pression des utilisateurs est telle, ce n’est pas possible autrement. Aujourd’hui à Lobbes, c’est la thrombose, avec 25 000 véhicules par jour qui entrent dans la commune ».

 

Les écologistes wallons attendent des garanties
Stopper le projet de routes et d’autoroutes… Un acte fort du point de vue d’observateurs extérieurs… « Du pur bon sens, martèlent les écologistes wallons, dans une région possédant l’un des réseaux routiers les plus denses au monde ». « C’est absolument nécessaire dans l’optique d’une diminution de nos émissions de GES » clame Arnaud Collignon, chargé de mission Énergie et Climat à Inter Environnement Wallonie, fédération d’associations environnementales. Le responsable ne crie pas victoire pour autant. « Nous attendons de voir la concrétisation de cette décision, car le texte ainsi écrit laisse la voie à pas mal d’interprétations ». Manquent dans la liste des projets arrêtés, regrette l’écologiste, des grands projets autoroutiers, telle l’autoroute Charleroi-Charleville. S’agissant du contournement de Liège, lui aussi enterré, un collectif demande désormais la levée de la « zone de réservation ». Pourquoi la maintenir, s’étonne le collectif ? Elle entrave tous les autres projets alternatifs. Enfin, six projets sont certes abandonnés, mais il en reste toujours 564 maintenus. « Des projets indispensables, pour des questions de sécurité, ou économiques » soutient Sandra Guily.

 

« On va pouvoir enfin parler développement économique »

Contrairement à la Wallonie, l’État français n’a pas renoncé au contournement autoroutier de Maubeuge, attendu depuis quarante ans. Il a adoubé le projet en juin dernier, en lui accordant sa participation financière, au moins pour le premier tronçon. Le montant prévisionnel global du projet s’élèverait à 122 millions d’euros. Le tracé est désormais arrêté pour une mise en service annoncée vers 2025.

À entendre le maire de Maubeuge, ce projet autoroutier devrait venir à bout de tous les maux du territoire, parmi lesquels la pollution que subissent les habitants du centre-ville. 17 000 véhicules empruntent quotidiennement la nationale qui traverse Maubeuge et les projections montrent une hausse constante, avertit Arnaud Decagny.

 

Contrairement à la Wallonie, l’État français n’a pas renoncé au contournement autoroutier de Maubeuge, attendu depuis 40 ans

 

« La pollution aux particules fines concerne des milliers de personnes à Maubeuge » s’alarme-t-il. Le contournement devrait absorber 40 % du trafic lié au transit, entrant dans Maubeuge. « Il faut penser aux riverains dont les camions passent à un mètre de la maison ».

Autre justification au contournement : le nécessaire désenclavement du territoire pour le rendre attractif aux entreprises. « On va pouvoir enfin parler développement économique un peu plus fort, j’ai un taux de chômage qui avoisine les 15 % » pointe-t-il. Et une fois l’itinéraire de délestage créé, la commune pourra bénéficier d’une belle entrée et d’une avenue principale qui sera requalifiée.

 

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« Nous dénonçons un projet destructeur pour l’environnement »

Désenclavement, mobilité, attractivité économique, lutte contre la pollution… des arguments moult fois entendus depuis 50 ans par les « pro-voitures », pourfend Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité à Inter Environnement Wallonie. Et de s’insurger : « face au défi climatique, il est totalement irresponsable de continuer à faire croître le réseau routier. Tout accroissement de la capacité du réseau induit un accroissement du trafic, cela a été documenté, ça existe ». Preuve en est qu’une fois les nouvelles infrastructures françaises réalisées, l’élargissement de la RN54 pourrait devenir inévitable, du fait de la recrudescence de trafic dans les villages belges.

 

Tout accroissement de la capacité du réseau induit un accroissement du trafic, cela a été documenté, ça existe

 

Un effet domino qu’un bourgmestre wallon reconnaissait lui-même au micro de France Bleu Nord, le 11 octobre dernier. Certes, mais alors, quelle alternative au contournement ? Les opposants au projet en ont-ils ? Car à Maubeuge, la mobilisation contre ce projet s’organise, constituée, pour l’heure, d’habitants situés sur la zone du futur contournement.

« Nous dénonçons un projet destructeur pour l’environnement. C’est aux politiques de développer d’autres solutions » répond l’un de ses leaders de la mobilisation, Antoine Scherer, qui suggère toutefois de développer les transports en commun, et le fret, « qui existait autrefois » note-t-il, ainsi que le train « que l’État détricote », fustige l’écologue de profession.

 

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« Nous sommes un peu la France des Gilets jaunes »

Comme son opposant, le maire de Maubeuge regrette amèrement le retrait du train sur son territoire. Cependant il balaye l’idée que ses concitoyens prendront tous demain les transports en commun. « Les territoires périphériques comme les nôtres ne peuvent pas s’offrir des infrastructures des métropoles. Nous sommes un peu la France des Gilets jaunes. Notre BNHS [bus à haut niveau de service NDRL] nous coûte déjà bien cher et ne répond qu’à un pourcentage du besoin de la population […] Le déplacement, c’est quoi ? C’est comprendre les contraintes des gens ».

Et d’ironiser : « Je ne peux pas contraindre mes habitants à la décroissance ! ». Ce qui n’empêche pas la commune d’œuvrer pour la transition, sur de nombreux aspects, se défend le maire. Et puis, un peu de patience, la voiture propre arrive. Un raisonnement que réfute ainsi Pierre Courbe : « à supposer que le bénéfice de la voiture électrique soit avéré, il va s’exprimer dans une bonne dizaine d’années, quand il sera trop tard pour répondre au défi climatique, quand les terres auront été grignotées par les routes notamment, et que les ressources consommées ». À méditer…

 

 

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