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« In Jackson Heights », la population lutte contre la gentrification

24/10/2019 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

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En 2015, le documentariste Frederick Wiseman posait sa caméra dans le quartier New-yorkais de Jackson Heights. Multiculturel, bien situé, ce quartier à tendance latino et LGBT suscite de plus en plus les convoitises. À l’heure du tournage, les habitants ne peuvent compter que sur leur auto-organisation quand les politiques sont sur le point de succomber aux sirènes de la gentrification.

De larges trottoirs, des marchands ambulants, des passants tranquilles dans ce quartier à l’aménagement typiquement new-yorkais, en damier. De nombreuses petites échoppes le long d’une large avenue, un pont aérien où le métro vous mène au cœur de Manhattan en une vingtaine de minutes. La vie à Jackson Heights, vue à travers l’objectif de Frederick Wiseman, semble réglée comme du papier à musique. Depuis des décennies, différentes communautés ont élu domicile dans ce quartier simple du Queens. Elles l’ont façonné à leur image : ouvert et multiculturel.

Mais en resserrant le plan, le réalisateur raconte comment les habitants sont parvenus à faire un Jackson Heights à leur image : en s’investissant tous azimuts.

 

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Des associations partout et pour tout

Ici, chaque événement a contribué à renforcer les liens entre les différentes communautés. Comme cette fois où, en 1990, Julio a été assassiné. Non pas parce qu’il était gay, ont affirmé les auteurs du crime, mais parce qu’ils voulaient « se payer » quelqu’un de « différent ». De quoi liguer toutes ces communautés, au point de les entremêler et de pouvoir assister à une réunion de l’association des seniors LGBT, au sein de la synagogue qui les héberge. Non loin, une mosquée, une école musulmane fréquentée par des Pakistanais. Puis l’église catholique, imposante pour pouvoir accueillir la très grande communauté latino.

Et dans ce paysage, des associations partout et pour tout. Pour soutenir les travailleurs, pour obtenir des papiers, pour la sécurité du quartier, pour sa propreté, pour les LGBT nombreux à avoir élu domicile à Jackson Heights, sans parler des nombreux groupes religieux.

 

Issus de la classe moyenne américaine, soit migrants précaires, les habitants ont suffisamment compris les rouages pour se faire entendre

 

Comme un palliatif à l’absence des politiques, très peu présents à l’image, les habitants se sont donc organisés pour s’assurer une bonne qualité de vie. Que ce quartier ait été laissé aux mains des habitants du fait d’un manque de moyens ou bien d’un désintérêt des politiques pour ces populations dont beaucoup n’ont pas le droit de vote, nous ne le saurons pas. Mais ces personnes, soit issues de la classe moyenne américaine, soit migrants précaires, ont suffisamment compris les rouages pour se faire entendre. Ainsi le collectif pour la sécurité du quartier, soucieux d’apaiser la circulation après plusieurs accidents de piétons, parvient-il à décrocher l’une des premières « slow zone » du Queens.

 

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Engranger les plus-values

Mais un jour, c’est un projet bien plus pernicieux qui vient perturber l’ordre du quartier. Un projet qui montre que les politiques, justement, n’ont pas pris la mesure ni de l’auto-organisation dont sont capables les habitants, ni de la capacité de destruction de ce projet sur l’écosystème local. Ce projet, c’est le « Business improvement district », le BID. Ce type de contrat existe depuis les années 1980 à New York : il permet aux propriétaires immobiliers des quartiers commerçants de se regrouper en une organisation à but non lucratif pour améliorer les conditions d’exercice commercial dans leur zone.

Le BID est présenté comme un palliatif aux coupes budgétaires de la ville : chaque propriétaire paie une taxe à l’association commerçante, en échange de quoi celle-ci se charge « d’améliorer les conditions d’exercice commercial », notamment en entretenant les rues, en améliorant l’aménagement urbain et en assurant la sécurité publique. Sur le papier, c’est l’assurance d’une amélioration de l’environnement urbain et d’une hausse du chiffre d’affaires pour les commerçants. Un « gagnant-gagnant » qui peut séduire. Dans la réalité, ce BID est généralement porté par des promoteurs immobiliers souhaitant faire prendre de la valeur aux biens pour engranger des plus-values.

 

BID, une issue heureuse
Après de multiples tentatives, le projet de Business development district a été définitivement abandonné en 2017, les représentants « ayant senti qu’ils ne disposaient pas d’un assez grand support du public ». Un an plus tôt, le quartier était passé tout près d’un accord en faveur du BID, auquel il ne manquait que quelques voix. S’il était passé, ce BID aurait été l’un des plus grands du type à New York, la zone concernée étant relativement étendue. Mais les actions de sensibilisation menées par les habitants ont fini par faire lâcher prise aux promoteurs. C’est l’un des rares échecs connus en la matière, au grand soulagement des détracteurs, qui avaient choisi pour slogan « Roosevelt Avenue n’est pas à vendre ».

 

Abandonner le quartier aux plus riches

Pour valider la création d’un BID, les initiateurs, promoteurs et élus, doivent réunir un nombre de votes favorables parmi les propriétaires et les commerçants concernés.

Ces derniers ont reçu un courrier leur expliquant les gains de la création d’un BID. Beaucoup, parmi eux, sont des Latinos lisant mal l’anglais : le courrier a fini à la corbeille. Ils n’ont pas noté qu’une abstention est retenue comme un vote en faveur de la création du BID… Un collectif se constitue alors pour faire le tour des commerces et, un par un, expliquer les conséquences remarquées dans les 73 autres BID que compte la ville de New York : une gentrification accélérée.

 

Ils n’ont pas noté qu’une abstention est retenue comme un vote en faveur de la création du BID…

 

Ses détracteurs sont formels : l’adopter, c’est devoir, à terme, abandonner le quartier aux mains d’une population plus aisée. Dans une séquence marquante, l’un des organisateurs détaille le processus : la taxe du BID est minorée les premières années, avant d’augmenter graduellement. Payée par les propriétaires, elle est évidemment répercutée sur les baux des commerçants, qui devront débourser plus. Mais nombreux sont ceux qui exercent dans de tout petits locaux et qui ne pourront survivre à ces augmentations. Ces petits commerces destinés à une population spécifique, comme le réparateur d’objets religieux très fréquenté des Latinos, ne verront pas leur activité augmenter.

Plusieurs familles vivent de ces emplois, un commerce peut nourrir trois ou quatre foyers différents. S’ils disparaissent, c’est autant de familles qui chercheront du travail ailleurs qu’à Jackson Heights. À la place, viendront s’installer de grandes enseignes capables d’assumer les coûts de location, mais qui auront besoin d’espaces significativement plus grands. Les non-renouvellements de baux vont pleuvoir, expulsant un à un les petits commerces ethniques et par là même, les habitants liés à ces commerces.

 

Les non-renouvellements de baux vont pleuvoir, expulsant un à un les petits commerces ethniques et par là même, les habitants liés à ces commerces

 

La force du tissu associatif

Seconde étape : les petits propriétaires de petits commerces ne trouveront plus preneur pour leurs espaces devenus trop étroits pour être rentables. Ils revendront alors pour une bouchée de pain leurs biens, à des promoteurs qui aménageront les lieux de manière à ce que les enseignes grand public, comme Gap déjà fraîchement installé, puissent y élire domicile. La boucle est alors bouclée : les loyers des logements augmentent à leur tour sous l’effet de l’attractivité nouvelle, provoquant le départ des familles implantées dans le quartier depuis des décennies. De nouvelles copropriétés, plus modernes et plus sûres, sont construites à leur place et, au bout de quelques années, le renouvellement de la population est quasiment total.

 

Les politiques ont loupé le coche en manquant de proximité avec les habitants, et en croyant pouvoir déléguer un pouvoir qui n’était déjà plus entre leurs mains

 

Au moment où le tournage du documentaire a lieu, il reste au collectif trente et un jours pour informer les commerçants et la population. Grâce à la force du tissu associatif, le message se répand comme une traînée de poudre.

Le film ne nous dit pas quel est le résultat de ce branle-bas de combat. Mais il permet de comprendre comment les politiques ont loupé le coche en manquant de proximité avec les habitants, et en croyant pouvoir déléguer un pouvoir qui n’était déjà plus entre leurs mains : l’entretien concret du quartier et sa qualité de vie. S’il y a une leçon à retenir pour le politique, c’est d’avoir à tout moment la capacité de comprendre et d’accompagner les initiatives émanant des citoyens, plutôt que d’intervenir brutalement, qui plus est accompagné d’acteurs extérieurs dont les intérêts divergent profondément de ceux des habitants.

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